"Lines" - 2018

 

Peut-on aujourd’hui envisager la frontière comme un espace entièrement virtuel, dont les limites seraient elles-mêmes indéfinissables ?

Le projet intitulé « Lines » questionne l’ambiguïté quant à la confrontation entre la réalité vue à travers un logiciel, et la représentation virtuelle du réel. À partir de Google Earth, j’ai recherché et archivé trente-neuf murs frontières qui existent encore aujourd’hui dans le monde, sur la soixantaine déjà construits, ou en cours de construction. Ces murs et ces clôtures mesurent parfois plusieurs mètres de hauteur sur des centaines de kilomètres de long et représentent 40000 kilomètres, soit l’équivalent de la circonférence de la terre.

J’ai très vite été confrontée à la limite propre de la représentation des technologies numériques, n’obtenant, pour seule représentation de murs, que des lignes abstraites. Adoptant le point de vue du piéton, on se rend vite compte que l’image est très loin de la réalité. Elle est entièrement virtuelle, pixellisée et standardisée. Seules changent, en fonction des régions du monde, la couleur des pixels utilisés, stylisation de plus qui tente de coller à la réalité. Bien loin des images aériennes satellitaires habituées à être diffusées via Google Earth, on assiste ici à une simplification évidente du champ du réel, simplification telle qu’elle semble faire preuve d’une normalisation construite en série. En effet, toutes les images se ressemblent et paraissent sortir du même jeu vidéo, et notre œil semble s’être, aujourd’hui, habitué à une telle logique de production des images.

Étymologiquement, la frontière vient du provençal « fronteira », l’endroit où deux armées se font front, s’affrontent. La ligne d’horizon est un lieu imaginaire, le ciel et la terre ne peuvent se toucher que dans une image, elle est une ligne qui s’éloigne lorsqu’on tente de s’en approcher. En faisant se rejoindre ici la ligne d’horizon et la ligne de la frontière, il se produit un éloignement continu de la frontière. Cette question de proche et de lointain, s’accentue encore par l’installation et le fait que de loin des images semblent un trait discontinu comme comme le trait discontinu sur une carte. 

© 2021 HélèneMutter