Au croisement d’un travail artistique et d’une réflexion théorique qui interrogent les dimensions architecturales, urbanistiques et technologiques de la guerre, la démarche d’Hélène Mutter porte sur la perception des conflits à partir de l’analyse d’images et de visuels produits au sein même du dispositif de la guerre. Pensé selon une logique résolument pluridisciplinaire, son travail se déploie à la manière d’une longue enquête qui allie recherches et travail de terrain qui questionnent, plus largement, les façons que nous avons de documenter le monde et de penser la représentation de notre époque et de notre société.

Hélène Mutter montre que l’image produite dans des circonstances particulières (la guerre), pour un but particulier (militaire) – voire image produite et utilisée sans qu’un regard humain n’intervienne dans la boucle captation-analyse – est dotée d’une existence propre, qu’elle résiste aux conditions de sa fabrication, qu’elle résiste aux intentions du système qui a permis son émergence. Elle insère ainsi des images militaires dans le champ de l’art et de la création, geste significatif car il permet de mettre en évidence le caractère aléatoire de l’image de guerre, l’incompréhension qui peut en découler et l’illusion de mieux comprendre les événements.

Hélène Mutter met l’accent sur les différents traitements qu’elle fait subir à ces images : que ce soit la transformation d’images informatiques automatiques comme celles de Google Earth en images photographiques de type analogique, ou la transformation d’images photographiques en plaques métalliques gravées, au tranchant assumé, ou encore l’utilisation d’une émulsion sensible badigeonnée sur des plaques de verre qui donnent à voir une image révélée et des formes nuageuses, que l’on ne sait s’il faut les attribuer au réel photographié ou à la matérialité du support. À chaque fois, il semble qu’Hélène Mutter insiste sur la présence physique de ces images. Ses opérations mettent en lumière la matérialité de l’image. Elles rendent à l’image la matérialité que l’information (l’informatique) lui avait retirée. Le face à face avec les images dans lesquelles l’image des corps est absent n’est pas sans corps. C’est le corps réel, le nôtre, qui fait face à celui de l’image.

 

Penser les conflits selon une dimension sensible agit ici comme un moyen essentiel de comprendre comment ce point de vue produit une nouvelle forme de compréhension des expériences de guerres.